De la fascination du corps "Portrait de Thibault Delferière"par
Dehenin
Evelyne, décembre 2008,
On pourrait croire dès lors que Thibault Delferière se définit comme un artiste engagé, mais c’est tout le contraire. Souvent comparé à Jean-Louis Costes, il se distingue pourtant de ce dernier par une volonté de ne pas introduire de notions politiques dans son art. Ses préoccupations sont toutes autres. En 1992, il commence ses explorations artistiques par la peinture qu’il voit comme un très bon complément aux études de Philosophie ; une discipline inspirant l’autre. La peinture lui donnant la part charnelle, voire sensuelle qui lui fait défaut dans la Philosophie. Mais très vite, malgré une joie toujours vive de travailler la matière et les couleurs, il s’aperçoit d’un manque fondamental ; et c’est en rencontrant Costes qu’une nouvelle voie semble se manifester. Il s’engage dans la performance artistique en 1998, entrevoyant ainsi une manière de sortir de son atelier tout en continuant à créer. Là, par le biais de cette discipline, il franchit une nouvelle étape dans son travail. L’art performance lui permet en effet d’avoir une action directe sur le public. Pour un essai de définition théorique, l’art performance semble emprunter de nombreux aspects au théâtre, mais le temps « in situ » y occupe une place centrale, contrairement au théâtre où le temps est construit de manière fictionnelle. L’art performance brouille les frontières de l’art et mixe les catégories, mêlant théâtre et happening. La performance concrète se définit comme une action artistique comportementale entreprise par un artiste face à un public ; la démarche s’essaie à une infiltration corporelle de l’environnement et des objets prolongateurs, par le biais d’une déstabilisation cognitive et expérientielle du corps. La création « Skulpturearisk » (réalisée à Bruxelles en 2004) illustre particulièrement bien cette idée. Il confie à ce propos « Cette performance est née d’une rencontre artistique. J’ai fréquenté l’académie de Molenbeek durant deux ans afin d’avoir un espace supplémentaire pour réaliser certains projets. Là, j’y ai rencontré Claude Cattelin, plasticien, vidéaste et performer du nord de la France. J’aimais bien son travail. Il tournait autour de l’accumulation et de l’équilibre. Ses installations précaires pouvaient se construire sur différentes échelles de la structure en bois d’allumettes à l’assemblage de poutres. A l’occasion des projets de fin d’année, nous travaillions dans la même pièce et nous discutions de l’intérêt que nous pourrions trouver à voir mon corps, lui-même toujours à l’équilibre précaire, évoluer dans une de ses constructions qui s’effondrerait en permanence et que, tel Sisyphe, il remettrait inlassablement en place. Avec bien sûr le risque de voir le tout s’écrouler sur moi, comme piment à la chose. Je lirais « La volonté de puissance » de Nietzsche car cela me semblait la lecture qui s’imposait dans une espèce de bravade au destin : Nietzsche contre Sisyphe, la scansion contre le vacarme de l’effondrement des matériaux, la poussée vers le haut face au risque permanent de chutes. Voilà comment est née Sculpturearisk. » Une étape particulièrement marquante pour Thibault Delferière est sa rencontre avec Hermann Nitsch, artiste autrichien co-promoteur du mouvement « Wiener Aktionismus » (Actionnisme viennois). Ancien étudiant de la Graphische Lehr- und Versuchsanstalt (Institut des Arts Graphiques Appliqués) de Vienne, Nitsch élabore ses premiers Schüttbilder en 1961 et organise des actions inspirées des happenings et des performances de Fluxus (mouvement dont fit partie Joseph Beuys). C'est à cette époque qu'il développe le concept de Orgien-Mysterien Theater (Théâtre des Orgies et Mystères), semblable à l'idée wagnérienne du Gesamstkunstwerk (oeuvre d'art totale)), supposé mettre progressivement sous tension tous les sens des participants jusqu'à ce que, arrivé au point culminant, chacun prenne différemment conscience de son existence. La rencontre entre les deux hommes se fait lorsque Thibault Delferière répond à un appel lancé par Nitsch alors à la recherche d’artistes pour intégrer un projet de performance dans son château. Il se rend ensuite en Autriche pour dix jours de répétition préludant une représentation devant s’étaler sur deux jours. Le thème mis en scène était le Graal, coupe ayant recueilli le sang de Jésus-Christ lors de la crucifixion. La machine gigantesque mise en œuvre pour cette performance mêla quelques deux cents artistes, toutes disciplines confondues (chanteurs, musiciens, performers,…) Un an plus tard, Nitsch invite Delferière pour une performance de six heures se déroulant au Burgtheater de Vienne, la plus prestigieuse scène des pays de langue allemande. L’entièreté de l’espace du théâtre sera utilisé pour réaliser cette œuvre, le spectacle fut total…les acteurs investissant non seulement la scène mais aussi la salle, les escaliers et l’extérieur du bâtiment. Nitsch semble privilégier le contact avec le public puisque dans ses œuvres les spectateurs sont invités à monter sur scène, toucher les tableaux vivants et même participer si le cœur les en dit ; mais leur défi ne va pas souvent jusque là. Il faut dire que les performances de Nitsch sont très impressionnantes ; l’intégration du sang, du corps animal et du corps humain, de rituels et d’éléments liturgiques nous donne des images très fortes, « presque du Bacon vivant » selon Delferière. Ce dernier, à qui Nitsch donna carte blanche, fut introduit par ses compagnons dans la carcasse d’un bœuf pendu par les pattes arrières au centre de la scène, où il laissa libre cours à un cri libérateur dans une sorte de simulacre de naissance scandé par les choristes et l’orchestre. Cet épisode préludera un véritable tournant dans sa carrière, bouleversant délibérément ses performances. Aujourd’hui, cela fait bientôt dix ans que Delferière réalise des performances. Malgré une structure et un cheminement de pensée bien définis, ses créations laissent place à quelques moments d’improvisation, cette caractéristique s’inscrivant au sein de l’importance capitale qu’il donne au mouvement. Méprisant les flottements, il aime à impressionner les spectateurs par une intensité donnée d’emblée, scandant ses mises en scène de longs moments de tension et de silence angoissant. Le point central de son œuvre est pourtant le travail corporel, la mise en mouvement comme participation au mouvement perpétuel du monde et l’occupation de l’espace par le corps. Il s’étonne encore aujourd’hui à éprouver le pouvoir qu’un artiste exerce sur le public en se trouvant au centre de la scène ; les spectateurs, parfois mis à contribution, positionnés en cercle autour de lui comme dans une arène. Primitif, chaotique et poétique à la fois, l’art de Delferière nous plonge brutalement dans des questionnements sur l’humain, le corps et ses limites. Les divers thèmes explorés par l’artiste sont liés aux questions fortes de la vie : l’amour, la mort, la maternité… Ses performances, généralement rythmées d’un accompagnement musical, ont souvent un grand rapport avec les femmes ; dans ses dernières créations, il fait intervenir des partenaires féminines pour des moments de grande sensualité. L’art, pour Thibault Delferière, est une manière de vivre intense. L’activité artistique sert à matérialiser des pensées et des événements douloureux enfermant à force d’être ressassés, à s’en distancer ensuite lors de la mise en forme pour parvenir à les relativiser enfin. Pour lui, l’artiste se définit comme se positionnant dans une approche solitaire avec une volonté de faire sortir quelque chose de son propre corps. Une sorte d’exutoire ? Sans nul doute mais pas seulement car cette volonté s’inscrit dans une démarche d’élévation qui tente à créer de l’universel à partir du singulier. Et cette élévation, Thibault Delferière l’atteint lors de ses performances, petites bulles d’intensité qui lui font ressentir un bonheur sans égal, une véhémente impression de Vie. Selon lui, le bonheur n’est pas un objectif à atteindre, un état de véritable bonheur n’existant pas. Vivre des choses intenses, positives ou déplaisantes, lui permet simplement d’envisager la vie d’une manière plus acceptable. Pour parler des autres domaines abordés par Thibault Delferière, il nous faut sans conteste noter les collages réalisés principalement à partir de poupées et d’os. La poupée est un objet récurrent dans l’art du plasticien belge. Un des enjeux matérialisé par ces poupées est pour lui le symbole de l’enfant-roi ; concept prédominant dans notre monde occidental, absurde et artificiel pour l’artiste. Le piédestal sur lequel la société pose l’enfant devrait être détruit ; à l’image des jouets martyrisés présentés dans ces œuvres curieuses. Mais par-dessus tout, le corps en tant que mécanique reste un objet captivant pour l’artiste ; représentant le centre de réception de toutes sensations ; vibrant de douceur autant que de douleur, montrant la résistance autant que l’abandon, et ces paramètres variant d’un individu à l’autre. Il s’essaye à montrer cet aspect dans ses performances également, touchant la résistance musculaire, l’attachant « pour le contraindre à prendre diverses positions et non, précise-t-il, dans un rite de soumission ». Sur le plan personnel, Thibault Delferière fait preuve d’une nature à la fois ambitieuse et très modeste ; voulant être reconnu pour son travail mais conscient du nombre d’artistes en concurrence. Cette considération entraîne un nouveau fait dont nous convenons ensemble ; notre époque est le siège d’une démocratisation mauvaise et malsaine de la culture. Les médias tels que Internet et YouTube en particulier en sont un exemple flagrant… Parmi des dizaines de milliers de pseudo-artistes postant leurs « œuvres » sur la toile, un génie ne se fera jamais remarquer, et c’est le drame de notre temps. Nous avons « trop de tout ». Warhol le prédisait à raison « A l’avenir, chaque personne aura droit à son quart d’heure de gloire. » Aujourd’hui, Thibault Delferière le déplore et avec lui le fait que l’excellence descende au niveau de la masse. Le drame est qu’aujourd’hui la culture devienne de la sous-culture pour être comprise par la masse ; et non que la masse tente de s’élever à la Culture. Et c’est en cela que Thibault Delferière confie ne pas désirer se vendre ni jouer la carte de l’opportunisme, ses œuvres sont destinées à qui cherchera à comprendre son travail. Et ce n’est pas l’avis de l’individu moyen qui lui fera changer d’aucune manière sa vision de l’esthétique et de l’art. Il ne fuit pas non plus la comparaison, avouant ne pas supporter les artistes qui ne reconnaissent pas s’inscrire dans une tradition artistique préalable. Il accorde lui-même bien volontiers s’inspirer des maîtres qui ont jalonnés l’histoire de l’art. Francis Bacon, pour qui il a éprouvé un véritable coup de foudre, ne s’inspirait-il pas de Diego Vélasquez ? Là encore, la fascination pour la mécanique charnelle resurgit chez Thibault Delferière car c’est surtout pour le traitement du corps qu’il admire Bacon. Effectivement, le corps n’est pas vu uniquement dans sa dimension humaine dans l’oeuvre du peintre irlandais, mais également dans une perspective de chair au sens propre du terme. Il y a comme une carnation, une incarnation du cri dans les Papes de Bacon ; et c’est la déshumanisation par l’apparat et la dignité des personnages rendus brutalement strictement humains par leur cri qui envoûte Thibault Delferière. A l’heure du formaté, on sort troublé d’un détour par son univers, on peut adorer, être ému ou choqué, mais en tout cas l’indifférence est impossible. Détester l’œuvre de Thibault Delferière en reviendrait à haïr la part de ce qui reste le plus humain en nous, ce frénétique cri de vie. Humain, trop humain, le corps et le cœur en souffrance d’être trop longtemps ligotés, la vie demande à en jaillir et ce que nous nous refusons, Thibault Delferière tend à l’exprimer avec toute la violence mêlée d’amour de ce qui fait notre essence même car « Sans intensité, pas de victoire et s'en éloigne la réussite. » (David Taibaud) ■ Evelyne Dehenin Pour entrer plus avant dans l’univers de Delferière : Thibaultdelferière.be : site perso avec un tableau chronologique de ses multiples travaux accompagné d’illustrations Ou http://eretic-art.com/ : site des hérétiques de l’art Et pour ceux qui voudraient le voir en live : il jouera probablement le 21 février 2009 à la Ferme du Biéreau à Louvain la Neuve, mais cela restant à confirmer, les informations complètes parviendront bientôt sur son site perso. |